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22/12/2011

Principales stratégies révolutionnaires

Les documents et textes que nous rassemblerons dans ce blogs sont des études relatives à la stratégie révolutionnaire. Leur classement en catégorie suit le classement des différentes stratégies révolutionnaires établi par T. Derbent dans sa conférence Catégories de la politique militaire révolutionnaire. Simplement, nous ajouterons les textes guevaristes à la catégorie "Foquisme".

Dans certains cas-frontières (ainsi les guérilla guévaro-trotskistes latino-américaines), nous référenceront les documents dans deux catégories. Enfin, une catégorie "Textes généraux" reprendra des textes importants consacrés à la théories militairte révolutionnaires mais qui ne sont pas liés à un projet stratégique précis.

 

La catégorisation de T. Derbent

1° La stratégie insurrectionnaliste blanquiste.

La forme la plus achevée de cette stratégie est la stratégie blanquiste, théorisée dans Instructions pour une prise d’arme (1). Un petit groupe de conspirateurs armés (entre 500 et 800 dans le cas du coup de force du 12 mai 1839) frappe lorsqu’il croit le peuple subjectivement prêt à l’insurrection agissant à la place du prolétariat inorganisé : ils s’emparent des armureries et distribuent les armes, frappent à la tête le pouvoir politique et les forces répressives (attaque de la Préfecture de police), produisent un plan systématique des barricades et organisent les masses ralliées à l’insurrection. Au niveau tactique, Blanqui faisait grand fonds de la tactique des barricades justement critiquées par Engels. La tactique passive des barricades, suivie par le prolétariat révolutionnaire jusqu’en 1848, et avait pour seule chance de victoire un refus d’obéissance massif des soldats de l’armée bourgeoise, voire leur passage au camp de l’insurrection.

2° La stratégie de la grève générale insurrectionnelle

Héritage (revendiqué ou non) des thèses de Bakounine qui visait à provoquer l’abolition de l’Etat par une unique action collective, de préférence une grève générale, cette insurrection voit son déclenchement tributaire de la spontanéité des masses. Selon cette stratégie, la grève générale insurrectionnelle se déclenchera lorsque les masses seront subjectivement prêtes, et que ces dispositions subjectives permettront aisément de résoudre les questions objectives (militaires, organisationnelles) grâce à la créativité révolutionnaire des masses. Cette stratégie compte aussi sur un large effondrement du pouvoir bourgeois, toujours grâce aux dispositions subjectives des masses (désertions en masse dans l’armée, etc.). Cette stratégie a été reproposée dans l’entre-deux-guerres par le courant syndicaliste-révolutionnaire, et on a pu en trouver des résurgences chez les "maos spontex" et dans l’ultra-gauche bordiguiste.

3° La stratégie terroriste-exemplative

Pratiquée par un courant du mouvement anarchiste et par les populistes russes. Elle se fonde soit sur la pratique individuelle, soit sur celle d’une organisation secrète — et dans tous les cas elle est coupée d’un lien organique aux masses. Leur seul lien aux masses est l’exemple de leurs actions ou de l’attitude de leurs militants face à la répression, et, éventuellement, quelques proclamations. La stratégie terroriste a pu frapper la réaction à son sommet, provoquer terreur chez l’ennemi et admiration chez les masses, elle n’a jamais pu convertir ces facteurs en forces susceptibles de renverser un régime. Cette stratégie n’a dans l’histoire connu que des échecs : on ne « réveille » pas les couches révolutionnaires des masses sans les organiser.

4° La stratégie insurrectionnaliste lénino-kominternienne

Elle fut pratiquée une première fois en Octobre 1917 et par la suite soigneusement théorisée (notamment à travers l’ouvrage collectif signé Neuberg,  L’Insurrection Armée) et planifiée par les partis communistes dans les années 20 et 30. Elle intègre et systématise les analyses de Marx et Engels (et les leçons d’expériences comme celles de 1905) en accordant un rôle central au Parti d’avant-garde qui s’emploi à la réunion d’éléments nécessaires au succès révolutionnaire (élévation de la conscience révolutionnaire des masses, organisation politique et militaire des masses notamment par la création d’une garde rouge, entraînement et équipement de groupes de choc et emploi de ceux-ci en substitution à la tactique des barricades, création d’un état-major insurrectionnel, élaboration de plans de bataille, choix du moment du déclenchement, etc.). Cette stratégie a connu de graves échecs en Allemagne (1923), en Chine (1927), dans les Asturies (1934), au Brésil (1935) et ailleurs.

5° La stratégie de la guerre populaire prolongée

Elle connaît trois phases : une phase de guérilla, stratégiquement défensive (mais tactiquement très active, faites d’initiatives incessantes) ; une phase d’équilibre stratégique ; une phase stratégiquement offensive où les forces révolutionnaires sont en mesure de mener la guerre de mouvement et (accessoirement) la guerre de position. Les principes particuliers de la guerre populaire prolongée ont été ainsi définis par Mao Zedong :
— D’abord attaquer les forces ennemies dispersées et isolées, ensuite les forces importantes.
— D’abord établir des zones libérées dans les campagnes, encercler les villes par les campagnes, s’emparer d’abord des petites villes, ensuite des grandes.
— S’assurer d’une forte supériorité numérique dans le combat (la stratégie est de se battre à un contre dix, la tactique à dix contre un) (2).
— S’assurer du haut niveau de conscience politique des combattants, afin qu’ils soient supérieur en endurance, courage et esprit de sacrifice.
— S’assurer du soutien du peuple, veiller au respect de ses intérêts.
— S’assurer du passage au camp révolutionnaire des prisonniers ennemis.
— Utiliser les temps entre les combats pour se reformer, s’entraîner et s’instruire.
Victorieuse en Yougoslavie, en Albanie, en Chine et en Indochine, elle a connu d’importants échecs, notamment en Grèce (45-49) et en Malaisie (48-60).

6° La stratégie du coup de force

Elle se fonde sur un rapport de forces extrêmement favorable pour le parti révolutionnaire. Dans l’exemple de Prague en 1948, citons la présence de l’armée soviétique, la puissance et prestige du Parti Communiste, l’existence de milices populaires (15 à 18.000 ouvriers armés), le noyautage presque total du Corps de Sûreté nationale et de plusieurs unités de l’armée, etc. Cette stratégie présente l’avantage d’être infiniment plus économe que celles impliquant l’affrontement armé. Elle peut même conserver les apparences de la légalité, ce qui permet de neutraliser politiquement certaines couches sociales intermédiaires. Le coup de force est plus souvent le fruit d’une opportunité fournie par un conjoncture historique extraordinaire qu’une stratégie révolutionnaire théorisée et présentée comme modèle. Il a néanmoins pu avoir une application systématique parmi les jeunes officiers progressistes du tiers-monde qui, dans les années ’60 et ’70, étaient liés d’une manière ou d’une autre à l’Union soviétique.

7° La stratégie électoraliste/armée

Elle se base sur la thèse qu’une prise partielle du pouvoir est possible par des moyens légaux (pourvu qu’une ample lutte de masses garantisse les droits démocratiques) et que cette prise partielle du pouvoir donnera au mouvement révolutionnaire des moyens qui, s’ajoutant aux moyens propres des forces révolutionnaires, suffiront à garantir l’approfondissement du processus révolutionnaire et à parer la contre-offensive réactionnaire (coup d’Etat militaire ou intervention étrangère). Les organisations adoptant cette stratégie se dotent d’un potentiel militaire pour assurer une prise de pouvoir fondamentalement accomplie par les moyens légaux. Le général Pinochet a beaucoup fait pour invalider cette hypothèse stratégique, qui avait déjà connu un échec sanglant avec l’écrasement du Schutzbund autrichien en 1934.

8° La stratégie foquiste

Elle procédait d’une théorisation par la systématisation des particularités (3)  des guérillas actives à la fin des années 50 et au début des années 60 en Amérique latine (ainsi à Cuba). Elle fait de la création et du développement d’un foyer de guérilla rurale mobile l’élément central du processus révolutionnaire. Le foquisme n’avait pas une vocation universelle et reposait largement sur la thèse du dualisme des sociétés latino-américaine (la ville capitaliste et la campagne féodale), sur l’impossibilité d’établir des zones libérées à la manière chinoise et indochinoise, etc. Les foyers mobiles de guérilla sont appelés à se développer en armée populaire, à encercler les villes jusqu’au coup de grâce porté au régime par une grève générale insurrectionnelle dans les centres urbains. Le rôle du prolétariat se limitant au soutien à la guérilla rurale jusqu’au coup de grâce.

9° La stratégie néo-insurrectionnelle

Elle s’est forgée dans la foulée de la victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua. Suite à cette victoire, plusieurs forces révolutionnaires ont abandonné totalement ou partiellement la guerre populaire prolongée qu’elles menaient parfois depuis des décennies, pour tenter de forcer la décision en provoquant des soulèvements urbains. Ce fut le cas de la Nouvelle Armée du Peuple, dirigée par le Parti Communiste des Philippines (4), jusqu’à la campagne de rectification de 1992 qui amena à un retour aux thèses de la guerre populaire prolongée.

10° La stratégie P.A.S.S. (stratégie combattante politico-militaire) et la Guerre Révolutionnaire Combinée (G.R.C.)

Elle a été définie et pratiquée par Mahir Çayan et les fondateurs du Parti-Front Populaire de Libération de Turquie, puis assumée dans les années 70 et 80 par plusieurs organisations (Dev Yol, Dev Sol, MLSPB, THKP-Avant-garde révolutionnaire du Peuple, etc.). Selon cette stratégie, la guérilla reste principale jusqu’à l’étape de la guerre classique, et les autres méthodes de lutte (politique, économique, démocratique et idéologique) lui sont subordonnées. La stratégie PASS se divise en trois étapes :
— La formation de la guérilla urbaine (il est plus facile de construire une force combattante dans une ville, les actions armées y trouvent plus d’échos, le terrain est socialement plus disposé à accepter et assimiler les actions d’un niveau élevé).
— La propagation de la guérilla dans tout le pays, et la formation d’une guérilla rurale à côté de la guérilla urbaine (plus déterminante parce qu’une unité à la campagne peut se retirer et se développer en intégrant progressivement et continuellement des paysans, tandis que la guérilla urbaine, obligée de s’éparpiller dans des bases clandestines après chaque action, ne peut espérer établir une relation continuelle avec les masses et se développer vers une armée populaire).
— La transformation des forces de guérilla en forces armées régulières.

11° La stratégie de guerre révolutionnaire prolongée

Elle a été définie et pratiquée par les organisations communistes combattantes européennes. Elle se base sur les principes de la guerre populaire prolongée maoïste mais en diffère profondément par l’abandon de toute forme de guérilla rurale (et donc toute idée d’encerclement des villes par les campagnes), par la substitution aux zones libérées de réseaux clandestins dans les organisations de masses (syndicats, etc.), par la plus grande importance donnée aux actions de propagande armée et par l’adoption de nouvelles formes organisationnelles entre travail partitiste et militaire (jusqu’à, dans certains cas, refuser la traditionnelle séparation Parti communiste/Armée rouge en formulant la thèse du Parti Combattant, légitimée par la qualité politique nouvelle de la lutte armée), etc.

Notes

1. La manière dont Lénine se défend des accusations de "blanquisme" ne doit pas masquer le fait que la prise d’arme blanquiste est l’étape intermédiaire entre le complot babouviste et l’insurrection léniniste. L’épithète de "blanquiste" que Plekhanov et Martov jetaient à la tête de Lénine n’avait qu’un lointain rapport avec le blanquisme authentique. Il signifiait, dans le vocabulaire politique de l’époque, tenant du complot plutôt que de l’action de masses.
2. Ce principe a été théorisé par Mao Zedong dans De la guerre prolongée et Zhu De dans Sur la guérilla anti-japonaise. Mais Giap et l’ensemble de la direction vietminh ne l’approuvaient pas, et en tout cas le jugeaient inadapté à la situation vietnamienne. Les effectifs limités des forces vietminhs les ont souvent amenés à lutter à effectif égal à l’échelle tactique ; la surprise, la meilleure connaissance du terrain et la qualité opérationnelle des troupes (préparation à la force de combat pratiquée et héroïsme révolutionnaire) suffisant à faire la différence.
3. Cette théorisation par la systématisation des particularités (nées souvent empiriquement, et souvent produits ou expressions des faiblesses du mouvement révolutionnaire latino-américain) est la source de nombreuses confusions. Ce procédé permettait au principal théoricien du foquisme, Régis Debray, d’évacuer les thèses léninistes-maoïstes (ainsi le rôle du Parti de classe) pourtant hautement revendiquées par celui qui, aux yeux même de Debray, incarne la « révolution dans la révolution » foquiste : Che Guevara.
4. C’est principalement à Mindanao que la NPA rejeta, au début des années 80, la stratégie de la guerre populaire prolongée et forçant de manière subjectiviste le passage de la phase de la « défensive » à la phase de « contre-offensive stratégique ». Les petites unités de la NPA, mobiles, bien implantées dans la population furent prématurément fondues en bataillons au sein desquels des cadres du PCP durent assumer à des responsabilités militaires pour lesquels ils étaient trop peu préparés. Les structures politiques clandestines du Parti en sont sorties très affaiblies, et les importants bataillons de la NPA, faciles à repérer, subirent de lourdes pertes de la part d’un ennemi qui était loin de l’effondrement.